Sans Label

"Je vous souhaite surtout d'être vous" J.Brel

Lalla

Elle sourit de moins en moins. Parfois je surprends son regard vide et pensif. Par moment, on dirait qu’elle n’entend plus rien, sûrement égarée dans ses souvenirs. A son âge, on n’a que les souvenirs pour occuper ses journées, on n’attend plus rien de la vie. Elle voit de plus en plus mal, n’entend plus comme avant et même ses mains ne sont plus habiles comme avant. A des années antérieures, elle aimait bien coudre, mais maintenant avec des doigts gauches, une vue peu claire, elle ne peut plus rien faire. Alors elle attend, elle attend… en vain la plupart du temps. Elle attend qu’on vienne lui rendre visite, qu’on lui tienne compagnie, qu’on lui demande (pour la n-ième fois) comment grand père a demandé sa main. Et qui de la famille, des amis ou des voisins ne connaît pas cette fameuse histoire.

A l’âge de trente ans, monsieur R.T* décide de se marier. Il était temps de fonder une famille, d’avoir des enfants et comme on dit chez nous de compléter la moitié de sa religion. A l’époque presque tous les mariages se faisaient traditionnellement (On est dans les années 40 en Tunisie et plus précisément au Kef, dans une région du nord ouest) ce qui veut dire qu’on ne prend ni le temps ni le luxe de connaître son conjoint avant le mariage. On entend parler de Foulena bint Foulen* et on demande sa main. Ça arrive même que les compromis se passent directement entre les parents avant même que les futurs mariés ne soient au courant. Dans la plus part des cas, les époux ne se découvrent que le jour même de la cérémonie. Et puisque la situation exigea que l’on fasse ainsi monsieur R.T* s’adressa à sa belle mère et lui demanda de lui trouver sa future femme. Mais à condition ! La condition suscita que la future épouse soit grande, mince et de peau claire. Et pourquoi donc me diriez-vous ? Pour la simple raison que dans la famille T on était plutôt porteur de gènes : petit, gros et  peau mate.

Grand père était malin, il a bien fait ses calculs car aucun des ses enfants n’a porté le(s) « malheureux » gène(s).

Lalla* a eu sept enfants. Quatre filles et trois garçons qui sont devenus des hommes et des femmes bien portants, et qui à leurs tours ont pu fonder leurs propres familles. A chaque naissance, son mari lui faisait comme cadeau un bracelet en Or. Un geste peu expressif, mais très délicat. C’est vrai qu’à l’époque on ne montrait pas son affection d’une façon voyante, ça serait impudique, voire impoli. Il fallait un peu de tenue et un peu de Hichma*. Alors on compensait autrement ; avec des cadeaux.

Ce qui était connu de grand père c’est qu’il était sévère, très sévère mais aussi que c’était un homme de principes. Il était toujours élégant et éloquent. Je ne garde de lui que peu de souvenirs, malheureusement. J’envie mes frères ainés d’en avoir plus que moi. Par contre grand-mère, qu’on nomme Lalla ou Lella comme disent les Tunisois, j’en garde plein d’images.

Quand elle me raconte l’histoire d’Om Essissi*, son balai et les dix dinars qu’elle trouve, quand elle ronfle la nuit et me perturbe le sommeil, quand elle me tend un verre d’eau à chaque fois que je suis assoiffée, quand elle me garde ma part de poisson le Dimanche, quand elle m’engueule quand je fouille dans ses affaires (rien que le souvenir me fait toujours rougir de honte pour la vilaine fille que j’étais) , quand elle préside la journée de la Aoula et prépare le couscous que je trouvais pas trop bon (Désolée grand-mère), quand j’ai vécu avec elle deux années entières, quand elle me préparait le café turc pour que je puisse veiller lors de ma révision de Baccalauréat, quand elle se réveillait à deux heures du matin , venait à ma chambre (enfin la chambre de Grand-père) et me disait : « Arrête d’étudier et dors un peu »  … La liste est longue, bien trop longue pour que je puisse en parler amplement dans ce pauvre et modeste récit.

Aujourd’hui je n’ai plus cette patience d’écouter ses histoires jusqu’au bout sous prétexte que j’ai mieux à faire. C’est méchant et égoïste et même ingrat de ma part. Que va me couter une journée de mon existence à écouter les histoires fanées de grand-mère? Parfois je deviens  tellement amnésique que j’oublie le sourire rayonnant de Lalla quand elle me tendait le verre d’eau pour étancher ma soif. J’étais trop petite pour pouvoir atteindre le robinet de sa cuisine et me servir toute seule, alors elle le faisait pour moi et avec le sourire.

Cette fois j’ai très hâte de la revoir, cette fois je suis avide de réentendre ses souvenirs, cette fois elle me manque plus que jamais. Cette fois j’ai promis d’être une petite fille modèle.

——–

*R.T: Initiales du nom/prénom de mon grand-père
*Foulena bint Foulen: La fille de telle personne
*Hichma: Pudeur
*Lalla: Ma dame. Les Tunisois prononcent le mot en « Lella ». Au Kef, le e prend un a. Différence de dialecte et d’accent.
*Om Essissi: Un des personnages fictifs de fables Tunisiennes.
*La aoula: Réserve de nourritures. En général le rituel de la aoula est beaucoup plus relatif à la préparation du Couscous: préparation semoule de blé, séchage … On le prépare pendant l’été pour être cuisiné et tenir durant l’année.

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6 commentaires sur “Lalla

  1. murielle
    juin 6, 2013

    Ce n’est pas un pauvre récit.
    Et je suis de celles qui veut en apprendre encore plus. Et j’espère aussi des photos car j’ai envie de la voir Lalla….

    • berwisha
      juin 6, 2013

      Merci Murielle 🙂 Je t’enverrai certainement des photos d’elle dès j’en aurai. En fait je rentre la semaine du 24 au Kef et j’ai fait tout un programme pour être avec Lalla. ça lui fera plaisir et à moi aussi 🙂

  2. jouda
    juin 8, 2013

    je suis émue :’)

    • berwisha
      juin 8, 2013

      J’attendais ton passage 🙂 Elle me manque Lalla et toi aussi, si tu savais Cha7welek, A7kili ?

  3. jouda
    juin 10, 2013

    baaaarcha 7keyet !! lezemna lila skype

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Cette entrée a été publiée le juin 6, 2013 par dans Ma vie, Souvenirs, et est taguée .
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